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Full text of "( 1968) J. Derrida - La Différance"

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reprenant Léonard de Vinci, opposait la peinture (et la suggestion), 
qui procède per via di porre , à la sculpture (et a 1 analyse), qui pro- 
cède per via di levare^\ nous pensons toujours que les oeuvres 
sont des peintures et que nous devons les lire comme nous croyons 
qu’elles ont été faites, c’est-à-dire en nous y ajoutant nous-mêmes. 
A ce compte-là, seul l’écrivain peut se projeter dans Drame , seul 
l’écrivain peut lire Drame . On peut cependant imaginer, espérer 
une autre lecture. Cette lecture nouvelle, a quoi nous invite Drame , 
n’essaierait pas d’établir entre l’œuvre et le lecteur un rapport 
analogique, mais, si l’on peut dire, homologique. Lorsqu un artiste 
lutte avec la matière, toile, bois, son, mots, bien que cette lutte 
produise, chemin faisant, des imitations précieuses sur lesquelles 
nous pouvons réfléchir sans fin, c’est tout de meme cette^ lutte et 
cette lutte seule qu’en dernière instance il nous dit : c’est là sa pre- 
mière et sa dernière parole. Or cette lutte reproduit “ enabyme” 
toutes les luttes du monde; cette fonction symbolique de Fartiste 
est très ancienne, donnée à lire beaucoup plus clairement qu aujour- 
d’hui dans des œuvres d’autrefois, où l’aède, le poète, était chargé 
de représenter au monde, non seulement ses drames, mais aussi 
son propre drame, l’événement même de sa parole : les contraintes 
de la poésie, si actives dans des genres très populaires et dont la 
maîtrise a toujours suscité une vive admiration collective, ne peu- 
vent être que l’image homologique d’un certain rapport au monde : 
il n’y a jamais qu’un seul côté de la lutte, il n’y a jamais qu une seule 
victoire. Ce symbole s’est atténué dans la modernité, mais l’écri- 
vain est précisément là pour le réveiller sans cesse et quoi qu’il 
lui en coûte : c’est ainsi qu’à l’exemple de Sollers il est de ce cotê-ci 
du monde. 

Roland Barthes. 


23. La Technique psychanalytique , p. 13. 


LA DIFFÉRANCE 1 


Je parlerai, donc, d’une lettre. 

De la première, s’il faut en croire l’alphabet et la plupart des 
ipéculations qui s’y sont aventurées. 

Je parlerai donc de la lettre a , de cette lettre première qu’il a 
|>u paraître nécessaire d’introduire, ici ou là, dans l’écriture du mot 
différence ; et cela dans le cours d’une écriture sur l’écriture, d’une 
écriture dans l’écriture aussi dont les différents trajets se trouvent 
donc tous passer, en certains points très déterminés, par une sorte 
d( grosse faute d’orthographe, par ce manquement à l’orthodoxie 
réglant une écriture, à la loi réglant l’écrit et le contenant en sa 
I >i(-nseance. Ce manquement à l’orthographe, on pourra toujours 
I ( (Tacer ou le réduire, en son fait ou en son droit, et le trouver, 
rlonles cas qui chaque fois s’analysent mais reviennent iciaumême’ 
m ave, malséant, voire, dans l’hypothèse de la plus grande ingénuité’ 
uiiusant. Qu’on cherche donc à passer telle infraction sous silence’ 
l’intérêt qu’on y mettra se laisse d’avance reconnaître, assigner’ 
<omme prescrit par l’ironie muette, le déplacé inaudible de cette 
l M nnutation littérale. On pourra toujours faire comme si cela ne 
i.iisiiit pas de différence. Ce manquement silencieux à l’orthographe, 
) r ^°i s dire dès maintenant que mon propos d’aujourd’hui revien- 
dia moins à le justifier, encore moins à l’excuser, qu’à en aggraver 
I' jeu d’une certaine insistance. 

( )n devra en revanche m’excuser si je me réfère, au moins impli- 

• 1 muent, à tel ou tel texte que j’ai pu me risquer à publier. C’est 
’ I u< ) e voudrais précisément tenter, dans une certaine mesure et 
l*i< n que cela soit, au principe et à la limite, pour d’essentielles 

• usons de droit, impossible, de rassembler zn fai sceau \zs différentes 

• li iv étions dans lesquelles j’ai pu utiliser ou plutôt me laisser impo- 
1 1 en son néo-graphisme ce que j’appellerai provisoirement le 

■ . Conférence prononcée à la Société française de Philosophie, le 27 janvier 1968. 


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JACQUES DERRIDA 


‘^Tmot ri P “2““ 

‘ ‘ t te ’ contexte par contexte, montrant chaque fois quelle 

tTJfilaul 

tir les différents fils et les differentes lignes de sens — ou de tore 
t 0 TerX™ne il donc Selaço^ toute préSnaire, que cette discrète 

il r*i-orp<; écrit d’une question sur 1 écriture. Or 1 5 l 

igégi^sssa 

ni 

de quelle différence je parle au moment ou j en parle. Je P 

• a u rUflTéfpnce avec un 6 ou a la ditterance avec un«. 

S'iriSTpls siSeOes chose, aujourd’hui « nous donnera 
beaucoup de mal à vous et à moi, si du moins nous voulons nous 

iSSS£5SSSS; 


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LA DIFFÉRANCE 


,, ;ls nous passer ici de passer par un texte écrit, de nous régler sur 
I, dérèglement qui s’y produit, et c’est d’abord ce qui m’importe. 

Sans doute ce silence pyramidal de la différence graphique entre 
I,. c et le a ne peut-il fonctionner qu’à l’intérieur du système de 
l'écriture phonétique et à l’intérieur d’une langue ou dune gram- 
maire historialement liée à l’écriture phonétique comme à toute 
|,i culture qui en est inséparable. Mais je dirais que cela même 
1 1 silence fonctionnant à l’intérieur seulement d une écriture 
diie phonétique — signale ou rappelle de façon très opportune que, 

. , 1 1 1 1 rairement à un énorme préjugé, il n’y a pas d’écriture phonétique. 

Il n’y a pas d’écriture purement et rigoureusement phonétique. 

I , 'écriture dite phonétique ne peut, en principe et en droit, et non 
.nilement par une insuffisance empirique et technique, fonction- 
na r qu’en admettant en elle-même des “ signes ” non-phonétiques 
(ponctuation, espacement, etc.) dont on s’apercevrait vite, a en 
, i miner la structure et la nécessité, qu’ils tolèrent très mal le 
.onccpt de signe. Mieux, le jeu de la différence dont Saussure n a 
,ui i|u’à rappeler qu’il est la condition de possibilité et du fonction- 
nement de tout signe, ce jeu est lui-même silencieux. Est inaudible 
l i différence entre deux phonèmes, qui seule permet a ceux-ci 
. l'< ire et d’opérer comme tels. L’inaudible ouvre à 1 entente les 
deux phonèmes présents, tels qu’ils se présentent. S’il n’y a 
donc pas d’écriture purement phonétique, c’est qu’il n y a pas de 
f.lmni purement phonétique. La différence qui fait lever les pho- 
n. mes et les donne à entendre, à tous les sens de ce mot, reste en 

fini inaudible. u . 

( )n objectera que, pour les mêmes raisons, la différence graphi- 
que s’enfonce elle-même dans la nuit, ne fait jamais le plein 

• r U n terme sensible mais étire un rapport invisible, le trait d une 
i, l.ition inapparente entre deux spectacles. Sans doute Mais que, 

, |, <( point de vue, la différence marquée dans la différence 
"Un- le e et le a se dérobe au regard et à l’écoute, cela suggère 
■ K • 1 1 1 -être heureusement qu’il faut ici se laisser renvoyer à un ordre 
. n’appartient plus à la sensibilité. Mais non davantage à l’mtelli- 
réalité, à une idéalité qui n’est pas fortuitement affiliée à l’objec- 
i n né du theorein ou de l’entendement; il faut ici se laisser renvoyer 
A mi ordre, donc, qui résiste à l’opposition, fondatrice de la philo- 

, ,| .| iir, entre le sensible et l’intelligible. L’ordre qui résiste à cette 

• n .position, et lui résiste parce qu’il la porte, s’annonce dans un 

ment de différance (avec un a) entre deux différences ou 

deux lettres, différance qui n’appartient ni à la voix ni a 1 ecn- 

lin, au sens courant et qui se tient, comme l’espace étrange qui 


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JACQUES DERRIDA 

nous rassemblera ici pendant une heure, entre parole et écriture, 
au-delà aussi de la familiarité tranquille qui nous relie à l’une et à 
l’autre, nous rassurant parfois dans l’illusion qu’elles font deux. 

Maintenant, comment vais-je m’y prendre pour parler du a de 
la différance ? Il va de soi que celle-ci ne saurait être exposée. On 
ne peut jamais exposer que ce qui à un certain moment peut deve- 
nir présent , manifeste, ce qui peut se montrer, se présenter comme 
un présent, un étant-présent dans sa vérité, vérité d’un présent ou 
présence du présent. Or si la différance ^ (je mets aussi le “X” 
sous rature) ce qui rend possible la présentation de l’étant-présent, 
elle ne se présente jamais comme telle. Elle ne se donne jamais 
au présent. A personne. Se réservant et ne s’exposant pas, elle 
* excède en ce point précis et de manière réglée l’ordre de la vérité, 
sans pour autant se dissimuler, comme quelque chose, comme un 
étant mystérieux, dans l’occulte d’un non-savoir. Par toute expo- 
sition elle serait exposée à disparaître comme disparition. Elle 
risquerait d’apparaître : de disparaître. 

Si bien que les détours, les périodes, la syntaxe auxquels je devrai 
souvent recourir ressembleront, parfois à s’y méprendre, à ceux de 
la théologie négative. Déjà il a fallu marquer que la différance n'est 
pas , n’existe pas, n’est pas un étant-présent {on), quel qu’il soit; 
et nous serons amenés à marquer aussi tout ce d’elle n'est pas ; et 
par conséquent qu’elle n’a ni existence ni essence. Elle ne relève 
d’aucune catégorie de l’étant, qu’il soit présent ou absent. Et 
pourtant ce qui se marque ainsi de la différance n’est pas théolo- 
gique, pas même de l’ordre le plus négatif de la théologie négative, 
celle-ci s’étant toujours affairée à dégager, comme on sait, une 
supra-essentialité par-delà les catégories finies de l’essence et de 
l’existence, c’est-à-dire de la 'présence, et s’empressant toujours de 
rappeler que si le prédicat de l’existence est refusé à Dieu, c’est 
pour lui reconnaître un mode d’être supérieur, inconcevable, 
ineffable. Il ne s’agit pas ici d’un tel mouvement et cela devrait 
se confirmer progressivement. La différance est non seulement 
irréductible à toute réappropriation ontologique ou théologique 
— onto-théologique — mais ouvrant même l’espace dans lequel 
l’onto-théologie — la philosophie — produit son système et son 
histoire, elle la comprend et l’excède sans retour. 

Pour la même raison, je ne saurai par où commencer à tracer le 
faisceau ou le graphique de la différance. Car ce qui s’y met préci- 
sément en question, c’est la requête d’un commencement de droit, 


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LA DIFFÉRANCE 


d'un point de départ absolu, d’une responsabilité principielle. 

I i problématique de l’écriture s’ouvre avec la mise en question 
d« la valeur d 'arche. Ce que je proposerai ici ne se développera 
donc pas simplement comme un discours philosophique, opérant 
d< puis un principe, des postulats, des axiomes ou des définitions 

• i se déplaçant suivant la linéarité discursive d’un ordre des raisons, 
font dans le tracé de la différance est stratégique et aventureux, 
'stratégique parce qu’aucune vérité transcendante et présente hors 
du champ de l’écriture ne peut commander théologiquement la 
t«>t;dité du champ. Aventureux parce que cette stratégie n’est 
tus une simple stratégie au sens où l’on dit que la stratégie oriente 

I I i ir tique depuis une visée finale, un telos ou le thème d’une domi- 
ii il ion, d’une maîtrise et d’une réappropriation ultime dumouve- 
mrnt ou du champ. Stratégie finalement sans finalité, on pourrait 
ippeler cela tactique aveugle, errance empirique, si la valeur d’em- 
i*i usine ne prenait elle-même tout son sens de son opposition à 
1 1 responsabilité philosophique. S’il y a une certaine errance dans 
l« 1 1 ;i cernent de la différance, elle ne suit pas plus la ligne du discours 
I >liilosophico-logique que celle de son envers symétrique et soli- 
I tire, le discours empirico-logique. Le concept de jeu se tient au- 

d< I l de cette opposition, il annonce, à la veille et au-delà de la 
l 'hilosophie, l’unité du hasard et de la nécessité dans un calcul sans 
fin. 

Aussi, par décision et règle de jeu, si vous le voulez bien, retour- 
ii ml ce propos sur lui-même, c’est par le thème de la stratégie ou 

• lu stratagème que nous nous introduirons à la pensée de la dif- 
lé rance. Par cette justification seulement stratégique, je veux sou- 

I le ucr que l’efficace de cette thématique de la différance peut fort 
Mc n, devra être un jour relevée, se prêter d’elle-même, sinon à 
mu remplacement, du moins à son enchaînement dans une chaîne 

• I < i VI le n’aura, en vérité, jamais commandée. Par quoi, une fois de 
1*1 u;;, elle n’est pas théologique. 

)< dirais donc d’abord que la différance, qui n’est ni un mot ni 
n n < < >ncept, m’a paru stratégiquement le plus propre à penser, sinon 
i maîtriser — la pensée étant peut-être ici ce qui se tient dans un 

• « nain rapport nécessaire avec les limites structurelles de la maî- 

I I ist* — le plus irréductible de notre “ époque ”. Je pars donc, 
itt . itégiquement, du lieu et du temps où cc nous ” sommes, bien 

• |u< mon ouverture ne soit pas en dernière instance justifiable et 

• I « n • ce soit toujours à partir de la différance et de son “ histoire ” 

• 1 1 1< * nous pouvons prétendre savoir qui et où “ nous ” sommes, et 
n <|ue pourraient être les limites d’une “ époque ”. 


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JACQUES DERRIDA 

Bien que cc différance ” ne soit ni un mot ni un concept, tentons 
néanmoins une analyse sémantique facile et approximative qui 
nous conduira en vue de l’enjeu. 

On sait que le verbe cc différer ” (verbe latin “ differre ’ ) a deux 
sens qui semblent bien distincts; ils font l’objet, par exemple dans 
le Littré , de deux articles séparés. En ce sens le differre latin n’est 
pas la traduction simple du diapherein grec et cela ne sera pas pour 
nous sans conséquence, liant ce propos à une langue particulière 
et à une langue qui passe pour moins philosophique, moins ori- 
ginellement philosophique que l’autre. Car la distribution du sens 
dans le diapherein grec ne comporte pas l’un des deux motifs du 
differre latin, à savoir l’action de remettre à plus tard, de tenir 
compte, de tenir le compte du temps et des forces dans une opé- 
ration qui implique un calcul économique, un détour, un délai, 

* un retard, une réserve, une représentation, tous concepts que je 
résumerai ici d’un mot dont je ne me suis jamais servi mais qu’on 
pourrait inscrire dans cette chaîne : la temporisation. Différer en ce 
sens, c’est temporiser, c’est recourir, consciemment ou inconsciem- 
ment, à la médiation temporelle et temporisatrice d’un détour 
suspendant l’accomplissement ou le remplissement du désir 
ou de la “ volonté ”, l’effectuant aussi bien sur un mode qui en 
annule ou en tempère l’effet. Et nous verrons — plus tard en 
quoi cette temporisation est aussi temporalisation et espacement, 
devenir-temps de l’espace et devenir-espace du temps, “ constitu- 
tion originaire ” du temps et de l’espace, diraient la métaphysique 
ou la phénoménologie transcendantale dans le langage qui est ici 
critiqué et déplacé. 

L’autre sens de différer, c’est le plus commun et le plus identi- 
fiable : ne pas être identique, être autre, discernable, etc. S’agissant 
des différen(t)(d)s, mot qu’on peut dope écrire, comme on voudra, 
avec un t ou un d final, qu’il soit question d altérité de dissemblance 
ou d’altérité d’allergie et de polémique, il faut bien qu’entre les 
éléments autres se produise, activement, dynamiquement, et avec 
une certaine persévérance dans la répétition, intervalle, distance, 
espacement . 

Or le mot différence (avec un e) n’a jamais pu renvoyer ni au 
différer comme temporisation ni au différend comme po/emos. 
C’est cette déperdition de sens que devrait compenser — écono- 
miquement — le mot différance (avec un a). Celui-ci peut renvoyer 
à la fois à toute la configuration de ses significations, il est immédia- 
tement et irréductiblement polysémique et cela ne sera pas indiffé- 
rent à l’économie du discours que j’essaie de tenir. Il y renvoie 


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LA DIFFÉRANCE 


non seulement, bien entendu et comme toute signification, à être 
• menu par un discours ou un contexte interprétatif mais déjà en 

• |uclque sorte par lui-même, ou du moins plus facilement par lui- 

II h me que tout autre mot, le a provenant immédiatement du 
I ».i i l iripe présent (différant) et nous rapprochant de l’action en cours 

• lu différer, avant même qu’elle ait produit un effet constitué en 
différent ou en différence (avec un e). Dans une conceptualité et 
1 vcc des exigences classiques, on dirait que “ différance ” désigne la 

• .msalité constituante, productrice et originaire, le processus de 

• ission et de division dont les différents ou les différences seraient 
1 rs produits ou les effets constitués. Mais tout en nous rapprochant 
du ne >yau infinitif et actif du différer, “ différance ” (avec un a) neutra- 
hsr ce que l’infinitif dénote comme simplement actif, de même que 

mouvance ” ne signifie pas dans notre langue le simple fait de 
mouvoir, de se mouvoir ou d’être mu. La résonance n’est pas 
davantage l’acte de résonner. Il faut méditer ceci, dans l’usage de 
noire langue, que la terminaison en ance reste indécise entre l’actif 

< 1 le passif. Et nous verrons pourquoi ce qui se laisse désigner par 
différance ” n’est ni simplement actif ni simplement passif, annon- 

i,ant ou rappelant plutôt quelque chose comme la voix moyenne, 
disant une opération qui n’est pas une opération, qui ne se laisse 
I *< user ni comme passion ni comme action d’un sujet sur un objet, 

I I I à partir d’un agent ni à partir d’un patient, ni à partir ni en vue 
. I '.meun de ces termes . Or la voix moyenne, une certaine non-transi- 
livité, est peut-être ce que la philosophie, se constituant en cette 
1 . pression, a commencé par distribuer en voix active et voix passive. 

I )ifférance comme temporisation, différance comme espacement. 

< omment s’ajointent-elles ? 

Partons, puisque nous y sommes déjà installés, de laprobléma- 
1 m | ne du signe et de l’écriture. Le signe, dit-on couramment, se 
met à la place de la chose même, de la chose présente, “ chose ” 
liant ici aussi bien pour le sens que pour le référent. Le signe 
1* présente le présent en son absence. Il en tient lieu. Quand nous 
in- pouvons prendre ou montrer la chose, disons le présent, l’étant- 
p rrsent, quand le présent ne se présente pas, nous signifions, 
nous passons par le détour du signe. Nous prenons ou donnons 
un signe. Nous faisons signe. Le signe serait donc la présence 
différée. Qu’il s’agisse de signe verbal ou écrit, de signe monétaire, 

• le délégation électorale et de représentation politique, la circulation 
d» s signes diffère le moment où nous pourrions rencontrer la chose 
nu me, nous en emparer, la consommer ou la dépenser, la toucher, 
la voir, en avoir l’intuition présente. Ce que je décris ici pour définir. 


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JACQUES DERRIDA 


en la banalité de ses traits, la signification comme differance de 
temporisation, c’est la structure classiquement déterminée du signe: 
elle présuppose que le signe, différant la présence, n est pensable 
qu’à partir de la présence qu’il diffère et en vue de la presence diffé- 
rée qu’on vise à se réapproprier. Suivant cette sémiologie classique, 
la substitution du signe à la chose même est à la fois seconde et pro- 
visoire : seconde depuis une présence originelle et perdue dont le 
signe viendrait à dériver; provisoire au regard de cette presence 
finale et manquante en vue de laquelle le signe serait en mouvement 

de médiation. N . i 

A tenter de mettre en question ce caractère de secondante 

provisoire du substitut, on verrait sans doute s’annoncer quelque 
chose comme une differance originaire mais on ne pourrait meme 
plus la dire originaire ou finale, dans la mesure où les valeurs d ori- 
gine d’archie, de fêlas, à’eschafon, etc. ont toujours dénoté la 
présence — ousia, parousia, etc. Questionner le caractère secondaire 
et provisoire du signe, lui opposer une differance originaire , 

cela aurait donc pour conséquences : . 

i. qu’on ne pourrait plus comprendre la differance sous le 
concept de “ signe ” qui a toujours voulu dire représentation d une 

présence et s’est constitué dans un système (pensée ou langue) réglé 

à partir et en vue de la présence; . , , , 

z. qu’on met ainsi en question l’autonte de la presence ou de 
son simple contraire symétrique, l’absence ou le manque. On inter- 
roge ainsi la limite qui nous a toujours contraints, qui nous con- 
traint toujours — nous les habitants d’une langue et d un système 
de pensée — à former le sens de l’être en général comme presence 
ou absence, dans les catégories de l’étant ou de 1 etantite (ousia). 
Il apparaît déjà que le type de question auquel nous sommes ainsi 
reconduits est, disons, le type heideggerien, et la differance semble 
nous ramener à la différence ontico-ontologique. On me permettra 
de retarder cette référence. Je noterai seulement qu entre la dme- 
rence comme temporisation-temporalisation, qu’on ne peut plus 
penser dans l’horizon du présent, et ce que Heidegger dit dans 
Sein und Zeit de la temporisation comme horizon transcendantal 
de la question de l’être, qu’il faut libérer de la domination tradi- 
tionnelle et métaphysique par le présent ou le maintenant, la com- 
munication est étroite, même si elle n’est pas exhaustive et irréduc- 
Mais séjournons d’abord dans la problématique sémiologique 
pour voir s’y conjoindre la différance comme temporisation et_ la 
différance comme espacement. La plupart des recherches semio- 


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LA DIFFÉRANCE 


Indiques ou linguistiques qui dominent aujourd’hui le champ de 
l i pensée, soit par leurs résultats propres, soit par la fonction de 
modèle régulateur qu’elles se voient reconnaître partout, renvoient 
rciiéalogiquement à Saussure, à tort ou à raison, comme à l’insti- 
mi leur commun. Or Saussure est d’abord celui qui a placé l 'arbi- 
traire du signe et le caractère différentiel du signe au principe de la 
«•miologie générale, singulièrement de la linguistique. Et les 
<1 eux motifs — arbitraire et différentiel — sont à ses yeux, on le 
lit, inséparables. Il ne peut y avoir d’arbitraire que parce que le 
’.ystème des signes est constitué par des différences, non par le 
p!< in des termes. Les éléments de la signification fonctionnent 
non par la force compacte de noyaux mais par le réseau des oppo- 
m lions qui les distinguent et les rapportent les uns aux autres. 

Arbitraire et différentiel, dit Saussure, sont deux qualités corré- 
l.itives. ” 

( )r ce principe de la différence, comme condition de la significa- 
I ion, affecte la totalité du signe , c’est-à-dire à la fois la face du signifié 
( i la face du signifiant. La face du signifié, c’est le concept, le sens 
n Irai; et le signifiant, c’est ce que Saussure appelle 1’ “ image ” 
matérielle, physique, par exemple acoustique. Nous n’avons pas 
\ ( ntrer ici dans tous les problèmes que posent ces définitions. 
Liions seulement Saussure au point qui nous intéresse : “ Si la 
partie conceptuelle de la valeur est constituée uniquement par des 
i 1 1 >ports et des différences avec les autres termes de la langue, on peut 
« n dire autant de la partie matérielle... Tout ce qui précède revient 
i dire que dans la langue il n’y a que des différences. Bien plus, 
une différence suppose en général des termes positifs entre lesquels 
- Ile s’établit : mais dans la langue il n’y a que des différences sans 
i rimes positifs. Qu’on prenne le signifié ou le signifiant, la langue 
ne comporte ni des idées ni des sons qui préexisteraient au système 
linguistique, mais seulement des différences conceptuelles ou des 
différences phoniques issues de ce système. Ce qu’il y a d’idée ou 
«li matière phonique dans un signe importe moins que ce qu’il 
V i autour de lui dans les autres signes. ” 

( )n en tirera cette première conséquence que le concept signifié 
n Vst jamais présent en lui-même, dans une présence suffisante qui 
nr renverrait qu’à elle-même. Tout concept est en droit et essen- 
lirllcment inscrit dans une chaîne ou dans un système à l’intérieur 
duquel il renvoie à l’autre, aux autres concepts par jeu systématique 
1 1< différences. Un tel jeu, la différance, n’est plus alors simple- 
in. nt un concept mais la possibilité de la conceptualité, du procès 
< i du système conceptuel en général. Pour la même raison, la dif- 


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JACQUES DERRIDA 

férance, qui n’est pas un concept, n’est pas un simple mot, c’est- 
à-dire ce qu’on se représente comme 1 unité calme et présente, 
auto-référente, d’un concept et d’une phonie. Nous verrons plus 

loin ce qu’il en est du mot en général. 

La différence dont parle Saussure n’est donc elle-meme ni un con- 
cept ni un mot parmi d’autres. On peut dire cela a fortiori de a 
différance. Et nous sommes ainsi conduits à expliciter le rapport 

de l’une à l’autre. , , , .. , „ „ i_ c 

Dans une langue, dans le système de la langue, il ny a que des 
différences. Une opération taxinomique peut donc en entreprendre 
l’inventaire systématique, statistique et classificatoire. Mais du 
part ces différences jouent : dans la langue, dans la parole aussi et 
dans l’échange entre langue et parole. D’autre part, ces différences 
sont elles-mêmes des effets. Elles ne sont pas tombées du ciel toutes 
prêtes; elles ne sont pas plus inscrites dans un topos noetos que pres- 
crites dans la cire du cerveau. Si le mot histoire ne comportai 
en lui le motif d’une répression finale de la différence, on pourrait 
dire que seules des différences peuvent être d entree de jeu et de 

part en part “ historiques ”. . 

Ce qui s’écrit différance, ce sera donc le mouvement de jeu qui 
“ produit ”, par ce qui n’est pas simplement une activité, ces diffé- 
rences, ces effets de différence. Cela ne veut pas dire que la diffe- 
rance qui produit les différences soit avant elles, dans un présent 
simple et en soi immodifié, în-different. La différance est 
sine ” non-pleine, non-simple, l’origine structurée et differan 
des différences. Le nom d’ “ origine ” ne lui convient donc plus. 

Puisque la langue, dont Saussure dit qu elle est, une classifi- 
cation n’est pas tombée du ciel, les différences ont été produites, 
elles sont des effets produits, mais des effets qui n ont pas pour 
cause un sujet ou une substance, une chose en general , un _etant 
quelque part présent et échappant lui-meme au jeu de la différance. 
Si une telle présence était impliquée, le plus classiquement du monde 
dans le concept de cause en général, il faudrait donc parler d effet 
sans cause, ce qui conduirait très vite a ne plus parler d effet. La 
sortie hors de la clôture de ce schème, j’ai tente den indiquer la 
visée à travers la “ trace ”, qui n’est pas plus un effet quelle n a 
une cause mais qui ne peut suffire à elle seule, hors-texte, a operer 

k SS "We avant la dtfférence sérologique 
et hors d’elle, on peut étendre au signe en general ce que Saussure 
écrit de la langue : “ La langue est nécessaire pour que la parole 
soit intelligible, et produise tout ses effets ; mais celle-ci est nece - 


5 ° 


LA DIFFÉRANCE 


• ; ; i i re pour que la langue s’établisse; historiquement, le fait de 
parole précède toujours. ” 

Retenant au moins le schéma sinon le contenu de l’exigence 
lormulée par Saussure, nous désignerons par différance le mouve- 
ment selon lequel la langue, ou tout code, tout système de renvois 
en général se constitue “ historiquement ” comme tissu de diffé- 
rences. “ Se constitue ”, “ se produit ”, “ se crée ”, “ mouvement ”, 

1 historiquement ”, etc. devant être entendus au-delà de la langue 
métaphysique où ils sont pris avec toutes leurs implications. Il 
l.uidrait montrer pourquoi les concepts de production, comme 
( eux de constitution et d’histoire restent de ce point de vue com- 
plices de ce qui est ici en question mais cela m’entraînerait aujour- 
d'hui trop loin — vers la théorie de la représentation du “ cercle ” 
dans lequel nous paraissons enfermés — et je ne les utilise ici, 

< otnme beaucoup d’autres concepts, que par commodité stratégique 
et pour amorcer la déconstruction de leur système au point actuel- 
lement le plus décisif. On aura en tout cas compris, par le cercle même 

0 ii nous paraissons engagés, que la différance, telle qu’elle s’écrit 
i( i, n’est pas plus statique que génétique, pas plus structurale 

< ju’historique. Ou pas moins, et c’est ne pas lire, ne pas lire surtout 

< i qui manque ici à l’éthique orthographique que de vouloir y 
« »hjecter à partir de la plus vieille des oppositions métaphysiques, 

I >ar exemple en objectant quelque point de vue génératif à un point 
tir vue structuraliste-taxinomiste, ou inversement. Quant à la 
différance, ce qui en rend sans doute la pensée malaisée et le con- 
fort peu sûr, ces oppositions n’ont pas la moindre pertinence. 

Si l’on considère maintenant la chaîne dans laquelle la “ diffé- 
ra nce ” se laisse soumettre à un certain nombre de substitutions 
non synonymiques, selon la nécessité du contexte, pourquoi recou- 
rir à la <c réserve ”, à 1’ “ archi-écriture ”, à 1’ “ archi-trace ”, à 
I’ “ espacement ”, voire au “ supplément ” ou au “ pharmakon ”, etc. ? 

Repartons. La différance, c’est ce qui fait que le mouvement de la 
mî unification n’est possible que si chaque élément dit “ présent ”, 
apparaissant sur la scène de la présence, se rapporte à autre chose 

• |u<* lui-même, gardant en lui la marque de l’élément passé et se 
laissant déjà creuser par la marque de son rapport à l’élément futur, 

1 i trace ne se rapportant pas moins à ce qu’on appelle le futur qu’à 
« c i|u’on appelle le passé, et constituant ce qu’on appelle le présent 
par ce rapport même à ce qui n’est pas lui : absolument pas lui, 

• Vsl 4-dire pas même un passé ou un futur comme présents modi- 
ii< s. 11 faut qu’un intervalle le sépare de ce qui n’est pas lui pour 
tpi’il soit lui-même mais cet intervalle qui le constitue en présent 


JACQUES DERRIDA 

doit aussi du même coup diviser le présent en lui-même, partageant 
ainsi, avec le présent, tout ce qu’on peut penser à partir de lui, 
c’est-à-dire tout étant, dans notre langue métaphysique, singulière- 
ment la substance ou le sujet. Cet intervalle se constituant, se divi- 
sant dynamiquement, c’est ce qu’on peut appeler espacement , 
devenir-espace du temps ou devenir-temps de l’espace {temporisa- 
tion). Et c’est cette constitution du présent, comme synthèse 
“ originaire ” et irréductiblement non-simple, donc, stricto sensu , 
non-originaire, de traces, de rétentions et de protentions (pour 
reproduire ici, analogiquement et provisoirement, un langage 
phénoménologique et transcendantal qui se révélera tout à l’heure 
inadéquat) que je propose d’appeler archi-écriture, archi-trace ou 
différance. Celle-ci (est) (à la fois) espacement (et) temporisation. 

Ce mouvement (actif) de la (production de la) différance sans 
origine, n’aurait-on pu l’appeler, tout simplement et sans néogra- 
phisme, différenciation ? Entre autres confusions, un tel mot eût 
laissé penser à quelque unité organique, originaire et homogène, 
venant éventuellement à se diviser, à recevoir la différence comme 
un événement. Surtout, formé sur le verbe différencier , il annulerait 
la signification économique du détour, du délai temporisateur, 
du “ différer ”. Une remarque, ici, au passage. Je la dois à une lec- 
ture récente d’un texte que Koyré avait consacré, en 1934, dans la 
Revue d'histoire et de philosophie religieuse , à Hegel à léna (reproduit 
dans ses Études d'histoire de la pensée philosophique ). Koyré y fait 
de longues citations, en allemand, de la Logique d’Iéna et il en pro- 
pose la traduction. Or à deux reprises, il rencontre dans le texte 
de Hegel l’expression cc differente Be^iehung ”. Ce mot a racine latine 
(i different ) est extrêmement rare en allemand et aussi, je le crois, 
chez Hegel, qui dit plutôt verschieden , ungleich , qui appelle la diffé- 
rence Unterschied , et Verschiedenheit la variété qualitative. Dans la 
Logique d’Iéna il se sert du mot different , au moment où il y va pré- 
cisément du temps et du présent. Avant d’en venir à une précieuse 
remarque de Koyré, voici quelques phrases de Hegel, telles qu’il 
les traduit : “ L’infini, dans cette simplicité, est, comme moment 
opposé à l’égal à soi-même le négatif, et dans ses moments, tandis 
qu’il se présente à (soi-même) et en soi-même la totalité, (il est) 
l’excluant en général, le point ou la limite, mais dans cette sienne 
(action de) nier, il se rapporte immédiatement à l’autre et se nie 
soi-même. La limite ou le moment du présent {der Gegen-wart), 
le “ ceci ” absolu du temps, ou le maintenant, est d’une simplicité 
négative absolue, qui exclut de soi absolument toute multiplicité et, 
par cela même, est absolument déterminé; il est non pas un tout 


5 * 


LA DIFFÉRANCE 


• hi mi quantum qui s’étendrait en soi (et) qui, en soi-même, aurait aussi 
un moment indéterminé, un divers qui, indifférent {gleichgültig) 

• - M extérieur en lui-même, se rapporterait à un autre {auf ein anderes 
h< v tïgc), mais c’est là un rapport absolument différent du simple 

I \ondcrn es ist absolut differente Beffehung). " Et Koyré précise remar- 
qu.i Moment en note : “ Rapport différent : differente Be^iehung. 

< >n pourrait dire : rapport différenciant. ” Et à la page suivante, 
mue texte de Hegel, où l’on peut lire ceci : “ Die se Be^iehung ist 
< . cynnvart , als eine differente Betjehung. ” (Ce rapport est (le) présent 
ne rapport différent.) ” Autre note de Koyré : u Le terme “ diffe- 
rent ” est pris ici dans un sens actif. ” 

L< rire “ différant ” ou “ différance ” (avec un a) pourrait déjà 
ivoir l’utilité de rendre possible, sans autre note ou précision, 

I I 1 réduction de Hegel en ce point précis qui est aussi un point 
îl ' .olument décisif de son discours. Et la traduction serait, comme 
« Ile doit toujours l’être, transformation d’une langue par une 
mire. Naturellement je tiens que le mot “ différance ” peut servir 
niNsi à d’autres usages : d’abord parce qu’il marque non seulement 
l\ut ivité de la différence “ originaire ” mais aussi le détour tempori- 
..1 leur du différer; surtout parce que, malgré les rapports d’affinité 
lies profonde que la différance ainsi écrite entretient avec le discours 

I k relien, tel qu’il doit être lu, elle peut en un certain point non pas 
tmnpre avec lui, ce qui n’a aucune sorte de sens ni de chance, mais 

• 11 opérer une sorte de déplacement à la fois infime et radical dont 
l'essaie ailleurs d’indiquer l’espace mais dont il me serait difficile 
de parler très vite ici. 

Les différences sont donc “ produites ” — différées — par la 
différance. Mais qu'zst-ce qui diffère ou qui diffère? Autrement 
du qu'est-ce que la différance ? Avec cette question nous atteignons 
un :i utre lieu et une autre ressource de la problématique. 

Qu’est-ce qui diffère ? Qui diffère ? Qu’est-ce que la différance ? 
Si nous répondions à ces questions avant même de les interroger 

• mime questions, avant même de les retourner et d’en suspecter 

I I I < > rme, jusque dans ce qu’elles semblent avoir de plus naturel et de 
plus nécessaire, nous retomberions déjà en-deçà de ce que nous 
venons de dégager. Si nous acceptions en effet la forme de la ques- 
n- -11, en son sens et en sa syntaxe ( “ qu’est-ce que ”, “ qu’est-ce 
nui ”, “ qui est-ce qui”...), il faudrait admettre que la différance est 
dérivée, survenue, maîtrisée et commandée à partir du point d’un 

• 1,1 n (-présent, celui-ci pouvant être quelque chose, une forme, 
un état, un pouvoir dans le monde, auxquels on pourra donner 
imiies sortes de noms, un quoi, ou un étant-présent comme sujet , 


53 


JACQUES DERRIDA 

_ r)ans ce dernier cas notamment, on admettrait împlici- 
“mît q« k étant-présent, par exemple comme tan.-pt&en. a 
SO? comme conscience, en viendrait éventuellement a différer 
soit à retarder et à détourner l’accomplissement d un besoin 
ou d’un “ désir ”, soit à différer de ( soi. Mau s ■ dans au ™ n 
cas, un tel étant-présent ne serait constitue par cette d 

^ Or si nous nous référons encore une fois à la différence sémiolo- 
criaue nuSt-ce que Saussure, en particulier, nous a rappelé? 
g»"“ kïanïue [qui ne consiste donc qu’en différences) n'est pas 
Ste fonction^ ÏÏje, parlant ”,Cela 

à soi ou éventuellement conscience de 1 identité a soi, conscience 
de soil est inscrit dans la langue, est “ fonction de la langue ne 
, devient sujet parlant qu’en conformant sa parole, même da ^ adl ^ 

“ création ”, même dans ladite transgression au systeme de 
nrescrintions de la langue comme système de différences, ou du 
moins à la loi générale de la différance, en se réglant sur le principe 
de la langue dont Saussure dit qu’elle est le langage 
parole ” “ La langue est nécessaire pour que la parole soit intelli- 

8 *'sll^r^î»^ése < nous^nons S pour absolument rigoureuse l’oppo- 
sition de k parole à la langue, la différance sera non seulement 
le ieu des différences dans la langue mais le rapport de la paro e 
i ll kngÛeTk détour aussi par fequel je dois passe, pour parier^ 
le Lge silencieux que je dois donner, et qui vaut aussi bien pour 
la Sémiologie générale, réglant tous les rapports de 1 usage au 
schéma du mefsage au code, etc. (J’ai essayé de suggérer ailleurs 
que cette différance dans la langue et dans le rapport de la paro 
à la langue interdit la dissociation essentielle qu a une autre strate 
de son discours Saussure voulait traditionnellement marquer entre 
narole et écriture. La pratique de la langue ou du code supposant 
un ieu de formes, sans substance déterminée et invariable, suppo- 
Tni aussi dans la pratique de ce jeu une rétention et une protention 
des différences un espacement et une temporisation, un jeu 
ticeff Sien que P ce soit une sorte d’écriture avant a e«re 
une archi-écriture sans origine présente, sans archie. D ou la rature 
réglée de l’archie et la transformation de la sémiologie généra e 
erf grammatologie, celle-ci opérant un travail 
nni dans la sémiologie et jusque dans son concept matriciel 
signe — retenait des présupposés métaphysiques incompatib es 

avec le motif de la différence.) . i • * 

On pSïra être tenté par une objection : certes, le sujet ne devient 


54 


LA DIFFÉRANCE 

priant qu’en commerçant avec le système ; des ‘ 
i ii lues ; ou encore le sujet ne devi ent signifia ( g différences 
„u autre signe) qu’en s’inscrivant dans sell pa? ïrS 

I *, 1 1 ce sens, certes, le sujet P arlant P fi U ® lg ^ a n S le jeu de k différance 
soi, en tant que par ant ou on Concevoir une pré- 

linguistique ou sémiologique. Mais ne p i e ou son signe, 

. ucc et inc présence à soi du su, et avant “Sl'e âideS « 
une présence a soi du sujet dans une 

intuitive ? > vaflt le signe et hors de lui, 

Une telle question suppose donc qu a T a g ^ g lque choS e de 
A l’exclusion de toute trace et de toute diffean distribuer 

tel que la conscience est possible. Et que, av , t se 

, s signes dans l’espace et dans le 

rassembler elle-même en sa presence. Or qu est q k 

, icnce ? Que veut dire consaençe ? ^ 4 
lorme meme du vouloir-dire , ei , • 5 ercep _ 

sous toutes ses modifications, que comm P - ^ vau t ici 

t de soi de la présence. Et ce qu. e m ê de 

,lc l’existence dite subjective en general, L>eme q c | à k 

du sujet ne peut et n’a jamais P u se pen même lg 

présence comme upokeimenon ou omme », : autrement que 

sujet comme conscience n’a amais pu s 
comme présence à soi. Le 

Hc donc le privilège accorde a ^ ’ ofa i ité transcendantale 

A k profondeur ou le fait Husserl, la P , accorde le pou- 
de k conscience, c’est au » présent vivant qu on accorde p 
voir de synthèse et de rassemblement incessant d . , 

Ce privilège est l’éther de 1a métaphysique, de k métUvs“que 
pensée* en tait qu’elle es. pri* dam 

, )n ne peut déhmiter une telle clot u re qu en qu’eile 

d’hui cette valeur de presence dont Heidegg à sollicite r ainsi 

, si k détermination onto-theologique de l e ^ ion dont le 

cette valeur de presence, par une “ -^ f rrn 2on S le privilège 
slatut doit être tout à fait singulier, nous “ te “ og . él f é . 

disolu de cette forme ou de cette d j a présence à 

-al qu’est 1a conscience comme vouloir-due P 


"on en vient donc à poser k Pfé »- £?*$£££ 
conscience, l’être auprès de soi delà cons ^ le ^ P « déterrai- 

lorme matricielle absote de ^'““SSÔnae Z àl’tntérieur 

nation” et comme un effet • V“ eI ?" m .i. celui de la 


sol. 


55 


JACQUES DERRIDA 


différance, et qui ne tolère plus l’opposition de l’activité et de la 
passivité, non plus que celle de la cause et de l’effet ou de l’in- 
détermination et de la détermination, etc., de telle sorte qu’à désigner 
la conscience comme un effet ou une détermination on continue, 
pour des raisons stratégiques qui peuvent être plus ou moins 
lucidement délibérées et systématiquement calculées, à opérer 
selon le lexique de cela même qu’on dé-limite. 

Avant d’être, si radicalement et si expressément, celui de Heideg- 
ger, ce geste a aussi été celui de Nietzsche et de Freud; qui l’un 
et l’autre, comme on sait, et parfois de façon si ressemblante, ont 
mis en question la conscience en sa certitude assurée de soi. Or 
n’est-il pas remarquable qu’ils l’aient fait l’un et l’autre à partir 
du motif de la différance ? 

è Celui-ci apparaît presque nommément dans leurs textes et en 
ces lieux où tout se joue. Je ne pourrai m’y étendre ici; je rappelle- 
rai seulement que pour Nietzsche “ la grande activité principale 
est inconsciente ” et que la conscience est l’effet de forces dont 
l’essence et les voies et les modes ne lui sont pas propres. Or la 
force elle-même n’est jamais présente : elle n’est qu’un jeu de diffé- 
rences et de quantités. Il n’y aurait pas de force en général sans la 
différence entre les forces ; et ici la différence de quantité compte 
plus que le contenu de la quantité, que la grandeur absolue elle- 
même : “ La quantité elle-même n’est donc pas séparable de la 
différence de quantité. La différence de quantité est l’essence de la 
force, le rapport de la force avec la force. Rêver de deux forces 
égales, même si on leur accorde une opposition de sens, est un 
rêve approximatif et grossier, rêve statistique où plonge le vivant, 
mais que la chimie dissipe ” (G. Deleuze, Nietzsche et la philosophie , 
p. 49). Toute la pensée de Nietzsche n’est-elle pas une critique de 
la philosophie comme indifférence active à la différence, comme 
système de réduction ou de répression a-diaphoristique ? Ce qui 
n’exclut pas que selon la même logique, selon la logique même, 
la philosophie vive dans et de la différance, s’aveuglant ainsi au 
même qui n’est pas l’identique. Le même est précisément la diffé- 
rance (avec un a) comme passage détourné et équivoque d’un 
différent à l’autre, d’un terme de l’opposition à l’autre. On pour- 
rait ainsi reprendre tous les couples d’opposition sur lesquels est 
construite la philosophie et dont vit notre discours pour y voir non 
pas s’effacer l’opposition mais s’annoncer une nécessité telle que 
l’un des termes y apparaisse comme la différance de l’autre, comme 
l’autre différé dans l’économie du même (l’intelligible comme diffé- 
rant du sensible, comme sensible différé; le concept comme intui- 

56 


LA DIFFÉRANCE 


non différée — différante; la culture comme nature différée — 

« hllcrante; tous les autres de la physis — technê , nomos , société, 
liberté, histoire, esprit, etc. — comme physis différée ou comme 
physis différante. Physis en différance C’est à partir du déploiement 
.1* ce même comme différance que s’annonce la mêmeté de la 
«lillcrence et de la répétition dans l’éternel retour. Autant de thèmes 
.|u’on peut mettre en rapport, chez Nietzsche, avec la sympto- 
matologie qui diagnostique toujours le détour ou la ruse d’une 
instance déguisée dans sa différance; ou encore avec toute la théma- 
1 h | ne de l’interprétation active qui substitue le déchiffrement 
Incessant au dévoilement de la vérité comme présentation de la 
« liosc même en sa présence, etc. Chiffre sans vérité ou du moins 
v .lème de chiffres non dominé par la valeur de vérité qui en devient 
alors seulement une fonction comprise, inscrite, circonscrite. 

Nous pourrons donc appeler différance cette discorde “ active ”, 

( 11 mouvement, des forces différentes et des différences de forces 
\ 1 11 c Nietzsche oppose à tout le système de la grammaire métaphy- 
h I uc partout où elle commande la culture, la philosophie et la 
*.< icnce. 

1 1 est historiquement signifiant que cette diaphoristique en tant 

• t u 'énergétique ou économique des forces, qui s’ordonne à la 
mise en question du primat de la présence comme conscience, 

. iil aussi le motif majeur de la pensée de Freud : autre diaphoris- 
iic | uc, tout ensemble théorie du chiffre (ou de la trace) et 
« nergétique. La mise en question de l’autorité de la conscience 
rsi d’abord et toujours différentiale. 

Les deux valeurs apparemment différentes de la différance se 
n< > uent dans la théorie freudienne : le différer comme discernabilité, 

< li.i i action, écart, diastème, espacement , et le différer comme détour, 
ilélai, réserve, temporisation. Je rappellerai simplement que : 

i. Les concepts de trace {S pur), de frayage (. Bahnung ), de forces 
, |( frayage sont, dès YEntwurf, inséparables du concept de différence. 

1 )n ne peut décrire l’origine de la mémoire et du psychisme comme 
mémoire en général (consciente ou inconsciente) qu’en tenant 

• nmpte de la différence entre les frayages. Freud le dit expressé- 
ment. Il n’y a pas de frayage sans différence et pas de différence 
«uns trace. 

■1. Toutes les différences dans la production des traces incons- 
. lentes et dans les procès d’inscription ( Niederschrift ) peuvent 
mssi être interprétées comme des moments de la différance, au sens 
-I- la mise en réserve. Selon un schéma qui n’a cessé de guider la 
pensée de Freud, le mouvement de la trace est décrit comme un 


57 


JACQUES DERRIDA 

effort de la vie se protégeant elle-même en différant l’investissement 
dangereux, en constituant une réserve ( Vorrat ). Et toutes les oppo- 
sitions de concepts qui sillonnent la pensée freudienne rapportent 
chacun des concepts l’un à l’autre comme les moments d’un détour 
dans l’économie de la différance. L’un n’est que l’autre différé, l’un 
différant de l’autre. L’un est l’autre en différance, l’un est la diffé- 
rance de l’autre. C’est ainsi que toute opposition apparemment 
rigoureuse et irréductible (par exemple celle du secondaire et du 
primaire) se voit qualifier, à un moment ou à un autre, de “ fiction 
théorique ”. C’est ainsi encore, par exemple (mais un tel exemple 
commande tout, il communique avec tout), que la différence entre 
le principe de plaisir et le principe de réalité n’est que la différance 
comme détour ( Aufschieben , A ufschub). Dans Au-delà du principe 
de plaisir, Freud écrit : “ Sous l’influence de l’instinct de conser- 
vation du moi, le principe de plaisir s’efface et cède la place au 
principe de réalité qui fait que, sans renoncer au but final que cons- 
titue le plaisir, nous consentons à en différer la réalisation, à ne pas 
profiter de certaines possibilités qui s’offrent à nous de hâter celle-ci, 
à supporter même, à la faveur du long détour (. Aufschub ) que nous 
empruntons pour arriver au plaisir, un déplaisir momentané. ” 
Nous touchons ici au point de la plus grande obscurité, à 
l’énigme même de la différance, à ce qui en divise justement le concept 
par un étrange partage. Il ne faut pas se hâter de décider. Comment 
penser à la fois la différance comme détour économique qui, dans 
l’élément du même, vise toujours à retrouver le plaisir ou la pré- 
sence différée par calcul (conscient ou inconscient) et d’autre part 
la différance comme rapport à la présence impossible, comme 
dépense sans réserve, comme perte irréparable de la présence, usure 
irréversible de l’énergie, voire comme pulsion de mort et rapport 
au tout-autre interrompant en apparence toute économie. Il est 
évident — c’est l’évidence même — qu’on ne peut penser ensemble 
l’économique et le non-économique, le même et le tout-autre, etc. 
Si la différance est cet impensable, peut-être ne faut-il pas se hâter 
de la porter à l’évidence, dans l’élément philosophique de l’évi- 
dence qui aurait tôt fait d’en dissiper le mirage et l’illogique, avec 
l’ infailli bilité d’un calcul que nous connaissons bien, pour avoir 
précisément reconnu sa place, sa nécessité, sa fonction dans la 
structure de la différance. Ce qui dans la philosophie y retrouverait 
son compte a déjà été pris en compte dans le système de la diffé- 
rance tel qu’il se calcule ici. J’ai essayé ailleurs, dans une lecture 
de Bataille, d’indiquer ce que pourrait être une mise, en rapport, 
si l’on veut, et rigoureuse et, en un sens nouveau “ scientifique ”, 


58 


LA DIFFÉRANCE 


de P “ économie restreinte ” ne faisant aucune part à la dépense sans 
réserve, à la mort, à l’exposition au non-sens, etc., et d’une économie 
générale tenant compte de la non-réserve, si l’on peut dire. Rapport 
1 -litre une différance qui retrouve son compte et une différance qui 
manque à retrouver son compte, la mise de la présence pure et sans 
perte se confondant avec celle de la perte absolue, de la mort. Par 
cette mise en rapport de l’économie restreinte et de l’économie 
générale on déplace et on réinscrit le projet même de la philoso- 
phie, sous l’espèce privilégiée du hégélianisme. 

Car le caractère économique de la différance n’implique nulle- 
ment que la présence différée puisse toujours se retrouver, qu’il 
11’y ait là qu’un investissement retardant provisoirement et sans 
perte la présentation de la présence, la perception du bénéfice ou 
ie bénéfice de la perception. Contrairement à l’interprétation 
métaphysique, dialectique, “ hégélienne ”, du mouvement écono- 
mique de la différance, il faut ici admettre un jeu où qui perd gagne 
1 1 où l’on gagne et perd à tous les coups. Si la présentation détour- 
née reste d’une certaine manière définitivement et implacablement 
refusée, ce n’est pas parce qu’un certain présent reste caché ou 
1 lisent mais parce que la différance nous tient en rapport avec ce 
dont nous méconnaissons nécessairement qu’il excède l’alterna- 
iivc de la présence et de l’absence. Une certaine altérité — Freud 
lui donne le nom métaphysique d’inconscient — est définitivement 
mstraite à tout processus de présentation par lequel nous l’appel- 
l'-rions à se montrer en personne. Dans ce contexte et sous ce nom, 

I inconscient n’est pas, comme on sait, une présence à soi cachée, 
virtuelle, potentielle. Il se diffère, cela veut dire sans doute qu’il 
r tisse de différences et aussi qu’il envoie, qu’il délègue des 
" présentants, des mandataires; mais il n’y a aucune chance pour 
que le mandant “ existe ”, soit présent, soit “ lui-même ” quelque 
part et encore moins devienne conscient. En ce sens, contraire- 
ment aux termes d’un vieux débat, fort de tous les investis- 
« inents métaphysiques qu’il a toujours engagés, F “ inconscient ” 

II Vst pas plus une “ chose ” qu’autre chose, pas plus une chose 
qu’une conscience virtuelle ou masquée. Cette altérité radicale 
par rapport à tout mode possible de présence se marque en des 
' Ilôts irréductibles d’après-coup, de retardement. Et pour les 
décrire, pour lire les traces des traces “ inconscientes ” (il n’y a 
p 1 . de trace “ consciente ”), le langage de la présence ou de l’ab- 

■ nce, le discours métaphysique de la phénoménologie est inadéquat. 
(Mais le “ phénoménologue ” n’est pas le seul à le parler.) 

I ,a structure du retardement ifS ach tràglichkeit ) dont parle Freud 


59 


JACQUES DERRIDA 

interdit en effet qu’on fasse de la temporalisation (temporisation) 
une simple complication dialectique du présent vivant comme 
synthèse originaire et incessante, constamment reconduite à soi, 
sur soi rassemblée, rassemblante, de traces rétentionnelles et d’ou- 
vertures protentionnelles. Avec l’altérité de 1’ “ inconscient ”, 
nous avons affaire non pas à des horizons de présents modifiés — 
passés ou à venir — mais à un “ passé ” qui n’a jamais été présent 
et qui ne le sera jamais, dont 1’ “a-venir ”ne sera jamais la produc- 
tion ou la reproduction dans la forme de la présence. Le concept 
de trace est donc incommensurable avec celui de rétention, de 
devenir-passé de ce qui a été présent. On ne peut penser la trace — 
et donc la différance — à partir du présent, ou de la présence du 
présent. 

Un passé qui n’a jamais été présent, cette formule est celle par 
laquelle Emmanuel Levinas, selon des voies qui ne sont certes pas 
celles de la psychanalyse, qualifie la trace et l’énigme de l’altérité 
absolue : autrui. Dans ces limites et de ce point de vue du moins, 
la pensée de la différance implique toute la critique de l’ontologie 
classique entreprise par Levinas. Et le concept de trace, comme 
celui de différance, organise ainsi, à travers ces traces différentes 
et ces différences de traces, au sens de Nietzsche, de Freud, de 
Levinas (ces “ noms d’auteurs ” ne sont ici que des indices), 
le réseau qui rassemble et traverse notre “ époque ” comme dé- 
limitation de l’ontologie (de la présence). 

C’est-à-dire de l’étant ou de l’étantité. Partout, c’est la domi- 
nance de l’étant que la différance vient solliciter, au sens ou sollici- 
tare signifie, en vieux latin, ébranler comme tout, faire trembler 
en totalité. C’est la détermination de l’être en présence ou en étan- 
tité qui est donc interrogée par la pensée de la différance. Une telle 
question ne saurait surgir et se laisser comprendre sans que s’ouvre 
quelque part la différence de l’être à l’étant. Première conséquence : 
la différance n’est pas. Elle n’est pas un étant-présent, si excellent, 
unique, principiel ou transcendant qu’on le désire. Elle ne com- 
mande rien, ne règne sur rien et n’exerce nulle part aucune autorité. 
Elle ne s’annonce par aucune majuscule. Non seulement il n’y a 
pas de royaume de la différance mais celle-ci fomente la subver- 
sion de tout royaume. Ce qui la rend évidemment menaçante et 
infailliblement redoutée par tout ce qui en nous désire le royaume, 
la présence passée ou à venir d’un royaume. Et c’est toujours au 
nom d’un royaume qu’on peut, croyant la voir s’agrandir d’une 
majuscule, lui reprocher de vouloir régner. 

Est-ce que pour autant la différance s’ajuste dans l’écart de la 


60 


LA DIFFÉRANCE 


• Mlérence ontico-ontologique, telle qu’elle se pense, telle que 
P 11 époque ” s’y pense en particulier “ à travers ”, si l’on peut 
« more dire, l’incontournable méditation heideggerienne ? 

1 1 n’y a pas de réponse simple à une telle question. 

Sur une certaine face d’elle-même, la différance n’est certes que 
P de ploiement historial et époqual de l’être ou delà différence onto- 
logique. Le a de la différance marque le mouvement de ce déploie- 
ment. 

I It pourtant, la pensée du sens ou de la vérité de l’être, la détermi- 
ii il ion de la différance en différence ontico-ontologique, la dif- 
férence pensée dans l’horizon de la question de l'être , n’est-ce pas 
< more un effet intra-métaphysique de la différance? Le déploie- 
n ic nt de la différance n’est peut-être pas seulement la vérité de 
Pr ire ou de l’époqualité de l’être. Peut-être faut-il tenter de penser 
rot te pensée inouïe, ce tracement silencieux : que l’histoire de l’être, 

• lont la pensée engage le logos grec-occidental, n’est elle-même, 
ici le qu’elle se produit à travers la différence ontologique, qu’une 

• poque du diapherein. On ne pourrait même plus l’appeler dès lors 

époque ”, le concept d’époqualité appartenant au dedans de 
l’histoire comme histoire de l’être. L’être n’ayant jamais eu de 
“ sens ”, n’ayant jamais été pensé ou dit comme tel qu’en se dissi- 
mulant dans l’étant, la différance, d’une certaine et fort étrange 
manière, (est) plus “ vieille ” que la différence ontologique ou que 
la vérité de l’être. C’est à cet âge qu’on peut l’appeler jeu de la 
i race. D’une trace qui n’appartient plus à l’horizon de l’être mais 
dont le jeu porte et borde le sens de l’être : jeu de la trace ou de la 
différance qui n’a pas de sens et qui n’est pas. Qui n’appartient 
pas. Nulle maintenance, mais nulle profondeur pour cet échiquier 

• ms fond où l’être est mis en jeu. 

C’est peut-être ainsi que le jeu héraclitéen de Yen diapheron eautô , 
de l’un différant de soi, en différend avec soi, se perd déjà comme 
une trace dans la détermination du diapherein en différence onto- 
logique. 

Penser la différence ontologique reste sans doute une tâche 
difficile dont l’énoncé est resté presque inaudible. Aussi, se pré- 
parer, au-delà de notre logos , pour une différance d’autant plus 
violente qu’elle ne se laisse pas encore arraisonner comme épo- 

• malité de l’être et différence ontologique, ce n’est ni se dispenser 
du passage par la vérité de l’être ni d’aucune façon en “ criti- 
quer ”, en “ contester ”, en méconnaître l’incessante nécessité. Il 
l i ut au contraire séjourner dans la difficulté de ce passage, le répé- 
k r dans la lecture rigoureuse de la métaphysique partout où elle 


6i 


JACQUES DERRIDA 


normalise le discours occidental, et non seulement dans les textes 
de “ l’histoire de la philosophie ». Il faut y laisser en toute rigueur 
paraître / disparaître la trace de ce qui excède la vente de i etre. 
Trace de ce qui ne peut jamais se présenter, trace qui elle-meme 
ne peut jamais se présenter : apparaître et se manifester comme 
telle dans son phénomène. Trace au-delà de ce qui lie en profon- 
deur l’ontologie fondamentale et la phénoménologie. Toujours 
différante, la trace n’est jamais comme telle en présentation de soi. 
Elle s’efface en se présentant, s’assourdit en résonnant, comme le a 
s’écrivant, inscrivant sa pyramide dans la différance. 

De ce mouvement on peut toujours déceler la trace annoncia- 
trice et réservée dans le discours métaphysique et surtout dans le 
discours contemporain disant, à travers les tentatives auxquelles 
1 nous nous sommes intéressés tout à l’heure (Nietzsche, Freud, 
Levinas) la clôture de l’ontologie. Singulièrement dans le texte 

Celuf-ci nous provoque à interroger l’essence du présent, la 

présence du présent. , 

Qu’est-ce que le présent ? Qu’est-ce que penser le présent en sa 

P Considérons, par exemple, le texte de 1946 qui ^^toleD^r 
Spruch des Anaximander. Heidegger y rappelle que 1 oubli de 1 etre 
oublie la différence de l’être à l’étant : “ Mais la chose de 1 etre 
(die Sache des Seins), c’est d’être l’être de l’étant. La forme linguis- 
tique de ce génitif à multivalence énigmatique nomme une genese 
(< Genesis ), une provenance (. Herkunft ) du prisent à partir de la pre- 
sence ( des Anmsenden aus dem Anwesen). Mais avec le déploiement 
des deux, l’essence (Wesen) de cette provenance demeure secrete 
(verborsen). Non seulement l’essence de cette provenance, mais 
encore le simple rapport entre présence et présent ( Anwesen und 
Anwesendem) reste impensé. Dès l’aurore, il semble que la presse 
et l’étant-pré^»/ soient, chacun de son côté, séparément quelque 
chose. Imperceptiblement, la présence devient elle-même un présent... 
L’essence de la présence ( Das Wesen des Anwe sens) et ainsi la ditïc- 
rence de la présence au présent est oubliée. L oubli de l etre est l oubli 
de la différence de l’être à l’étant (traduction in Chemins, p. 296-297). 

En nous rappelant à la différence de l’être a 1 étant (la différence 
ontologique) comme différence de la présence au présent, Hei eg- 
ger avance une proposition, un ensemble de propositions qu i 
ne s’agira pas ici, par quelque précipitation de la niaiserie, de 
“ critiquer », mais de rendre plutôt à sa puissance de provocation. 

Procédons lentement. Ce que veut donc marquer Heidegger. 


62 


LA DIFFÉRANCE 


< Vst ceci : la différence de l’être à l’étant, l’oublié de la métaphy- 
n|ue, a disparu sans laisser de trace. La trace même de la différence 
u ombré. Si nous admettons que la différance (est) (elle-même) 
mitre que l’absence et la présence, si elle trace , il faudrait parler 

I. 1, s’agissant de l’oubli de la différence (de l’être à l’étant), d’une 
disparition de la trace de la trace. C’est bien ce que semble impliquer 
i(*l passage de La parole d' Anaximandre : “ L’oubli de l’être fait 
I ortie de l’essence même de l’être, par lui voilée. L’oubli appartient 
m essentiellement à la destination de l’être, que l’aurore de cette 
destination commence précisément en tant que dévoilement du 
I *1 1 sent en sa présence. Cela veut dire : l ? Histoire de l’être commence 
I >.1 r l’oubli de l’être en cela que l’être retient son essence, la diffé- 
1 « i icc avec l’étant. La différence fait défaut. Elle reste oubliée. 
Nrul le différencié — le présent et la présence ( das Anwesende und 

J. is Anwesen ) se désabrite, mais non pas en tant que le différencié. 
\u contraire, la trace matinale {die frühe S pur) de la différence 

< iface dès lors que la présence apparaît comme un étant-présent 
(dis Anwesen wie ein Anwesendes erscheint ) et trouve sa provenance 
1 l,i ns un (étant)-présent suprême (in einem hàchsten Anwesenderi)”. 
I .1 trace n’étant pas une présence mais le simulacre d’une présence 

• mi se disloque, se déplace, se renvoie, n’a proprement pas lieu, 

I ( I l.i cernent appartient à sa structure. Non seulement l’effacement 

• I < 1 1 doit toujours pouvoir la surprendre, faute de quoi elle ne serait 
i>, r, trace mais indestructible et monumentale substance, mais 
L lia cernent qui la constitue d’entrée de jeu en trace, qui l’installe 

• h ( liangement de lieu et la fait disparaître dans son apparition, 
"i lir de soi en sa position. L’effacement de la trace précoce {die 

/i uhc S pur) de la différence est donc “ le même ” que son tracement 

• lins le texte métaphysique. Celui-ci doit avoir gardé la marque de 

• ■ i|ii’il a perdu ou réservé, mis de côté. Le paradoxe d’une telle 
1 nature, c’est, dans le langage de la métaphysique, cette inversion 

• lu concept métaphysique qui produit l’effet suivant : le présent 

• I* v ient le signe du signe, la trace de la trace. Il n’est plus ce à quoi 

• m dernière instance renvoie tout renvoi. Il devient une fonction 
dm. une structure de renvoi généralisé. Il est trace et trace de 
l « I lacement de la trace. 

I ,<• texte de la métaphysique est ainsi compris . Encore lisible; 
m ï lire. Proposant à la fois le monument et le mirage de la trace, 
i» n ace simultanément tracée et effacée, simultanément vive et 
in< >i te, vive comme toujours de simuler aussi la vie en son inscrip- 
1 !• m gardée. Pyramide. 

( )n pense alors sans contradiction, sans accorder du moins 

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JACQUES DERRIDA 

aucune pertinence à telle contradiction, le perceptible et l’imper- 
ceptible de la trace. La “ trace matinale ” de la différence s’est 
perdue dans une invisibilité sans retour et pourtant sa perte même 
est abritée, gardée, regardée, retardée. Dans un texte. Sous la forme 
de la présence. Qui n’est elle-même qu’un effet d’écriture. 

Après avoir dit l’effacement de la trace matinale, Heidegger peut 
donc, dans la contradiction sans contradiction, consigner, contre- 
signer le scellement de la trace. Un peu plus loin : cc La différence 
de l’être à l’étant ne peut toutefois venir ensuite à expérience comme 
un oublié que si elle s’est déjà découverte avec la présence du pré- 
sent (mit dem Anwesen des Amvesenderï) et si elle s’est ainsi scellée 
dans une trace (so eine S pur geprdgt haf) qui reste gardée (gewahrt 
bleibt ) dans la langue à laquelle advient l’être. ” 

* Plus loin encore, méditant le to xP €üJV d’Anaximandre, ici 

traduit par Brauch (maintien), Heidegger écrit ceci : 

“ Disposant accord et déférence ( Fug und B.uch verfügend) le main- 
tien libère le présent (. Anwesende ) en son séjour et le laisse libre 
chaque fois pour son séjour. Mais par là-même le présent se voit 
également commis au constant danger de se durcir dans l’insis- 
tance (in das blos^e Beharren verhàrtet) à partir de sa durée séjournante. 
Ainsi le maintien (Brauch) demeure du même coup en lui-même 
désaisisssement (Aushàndigmg : dé-maintenance) de la présence 
(des Amvesens) in den Un-fug , dans le discord (le disjointement). 
Le maintien aj ointe le dis — ( Der Brauch fügt das Un-). 

Et c’est au moment où Heidegger reconnaît le maintien comme 
trace que la question doit se poser : peut-on et jusqu’où peut-on 
penser cette trace et le dis- de la différance commet Wesen des Seins ? 
Le dis de la différance ne nous renvoie-t-il pas au-delà de l’histoire 
de l’être, au-delà de notre langue aussi et de tout ce qui peut s’y 
nommer ? N’appelle-t-il pas, dans la langue de l’être, la transfor- 
mation, nécessairement violente, de cette langue par une tout 
autre langue ? 

Précisons cette question. Et, pour y débusquer la “ trace 
(et qui a cru qu’on traquait jamais quelque chose, plutôt que des 
pistes à dépister ?), lisons encore ce passage : 

“ La traduction de to XP £C ^ V P af : “ I e maintien ” (Brauch) ne 
provient pas de cogitations étymologico-lexicales. Le choix du 
mot “ maintien ” provient d’une préalable /réduction (Ubersetzen) 
de la pensée qui tente de penser la différence dans le déploiement 
de l’être (im Wesen des Seins) vers le commencement historial de 
l’oubli de l’être. Le mot “ le maintien ” est dicté à la pensée dans 
l’appréhension (Erfahrung) de l’oubli de l’être. Ce qui reste propre- 


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LA DIFFÉRANCE 


m< ni à penser dans le mot cc le maintien ”, de cela to nomme 

l'iMprcment une trace (, S pur ), trace qui disparaît aussitôt (alsbalâ 
1 uhwindet) dans l’histoire de l’être qui se déploie historico- 
n h mdialement comme métaphysique occidentale. ” 

( :< miment penser le dehors d’un texte ? Par exemple l’autre du 

I. .le de la métaphysique occidentale? Certes la “ trace qui dis- 
1-11111 aussitôt dans l’histoire de l’être... comme métaphysique 
mm 1 dentale ” échappe à toutes les déterminations, à tous les noms 

• (iiYllc pourrait recevoir dans le texte métaphysique. Dans ces 
mm ms elle s’abrite et donc se dissimule. Elle n’y apparaît pas comme 
1 1 1 race “ elle-même ” Mais c’est parce qu’elle ne saurait jamais 
1 1 >| »;i raître elle-même, comme telle. Heidegger dit aussi que la 

• liil. rence ne peut apparaître en tant que telle : cc Licbtung des Unters - 
h nies kann deshalb auch nicht bedeuten , das% der Unterschied als der 
I u'erschied erscheint ” Il n’y a pas d’essence de la différance, celle-ci 
(«*,() ce qui non seulement ne saurait se laisser approprier dans 
li comme tel de son nom ou de son apparaître, mais ce qui menace 
r ml orité du comme tel en général, de la présence de la chose même 
- 11 .un essence. Qu’il n’y ait pas, à ce point, d’essence de la diffé- 
1 1 1 ico, cela implique qu’il n’y ait ni être ni vérité du jeu de l’écri- 
liitv en tant qu’il engage la différance. 

Pour nous, la différance reste un nom métaphysique et tous les 
noms qu’elle reçoit dans notre langue sont encore, en tant que 
noms, métaphysiques. En particulier quand ils disent la détermi- 
M ii ion de la différance en différence de la présence au présent 
1 \umsen / Amvesend ), mais surtout, et déjà, de la façon la plus 
IV né raie, quand ils disent la détermination de la différance en dif- 
h ronce de l’être à l’étant. 

Plus “ vieille ” que l’être lui-même, une telle différance n’a aucun 
nom dans notre langue. Mais nous cc savons déjà ” que si elle est 
innommable, ce n’est pas par provision, parce que notre langue n’a 
pii s encore trouvé ou reçu ce nom , ou parce qu’il faudrait le chercher 

• l.i ir, une autre langue, hors du système fini de la nôtre. C’est parce 

• 1 1 T i I n’y a pas de nom pour cela, pas même celui d’essence ou d’être, 

I I, 1s même celui de “ différance ” qui n’est pas un nom, qui n’est 
p is une unité nominale pure et se disloque sans cesse dans une 

• li une de substitutions différantes. 

“ Il n’y a pas de nom pour cela ” : lire cette proposition en sa 
platitude. Cet innommable n’est pas un être ineffable dont aucun 
nom ne pourrait s’approcher : Dieu, par exemple. Cet innommable 
1 si le jeu qui fait qu’il y a des effets nominaux, des structures rela- 
n \ < ment unitaires ou atomiques qu’on appelle noms, des chaînes 

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3 


de substitutions de noms, et dans lesquelles, par exemple, l’effet 
nominal “ différance ” est lui-même entraîné, emporté, réinscrit, 
comme une fausse entrée ou une fausse sortie est encore partie du 
jeu, fonction du système. 

Ce que nous savons, ce que nous saurions s’il s agissait ici 
simplement d’un savoir, c’est qu’il n’y a jamais eu, qu’il n’y aura 
jamais de mot unique, de maître-nom. C’est pourquoi la pensée de 
la lettre a de la différance n’est pas la prescription première ni 
l’annonce prophétique d’une nomination imminente et encore inouïe. 
Ce “ mot ” n’a rien de kérygmatique pour peu qu’on puisse en 
percevoir l’émajusculation. Mettre en question le nom de nom. 

Il n’y aura pas de nom unique, fût-il le nom de l’être. Et il faut 
le penser sans nostalgie, c’est-à-dire hors du mythe de la langue 
purement maternelle ou purement paternelle, de la patrie perdue 
de la pensée. Il faut au contraire Y affirmer, au sens où Nietzsche 
met l’affirmation en jeu, dans un certain rire et dans un certain 
pas de la danse. 

Depuis ce rire et cette danse, depuis cette affirmation étrangère 
à toute dialectique, vient en question cette autre face de la nostal- 
gie que j’appellerai Yespêrance heideggerienne. Je ne méconnais pas 
ce que ce mot peut avoir ici de choquant. Je le risque toutefois, 
sans en exclure aucune implication, et le mets en rapport avec ce 
que La parole d' Anaximandre me paraît retenir de la métaphysique : 
la quête du mot propre et du nom unique. Parlant du “ premier 
mot de l’être ” {das frühe Wort des Seins-, to ypecôv), Heidegger écrit: 
“ Le rapport au présent, déployant son ordre dans l’essence même 
de la présence, est unique (ist eine einspge). Il reste par excellence 
incomparable à tout autre rapport. Il appartient à l’unicité de l’être 
lui-même ( Siegebôrt %ur Einçpgkeit des Seins selbst ). La langue devrait 
donc, pour nommer ce qui se déploie dans l’être ( das Wesende des 
Seins), trouver un seul mot, le mot unique (ein einÿges, das einspge 
Wort). C’est là que nous mesurons combien risqué est tout mot de 
la pensée [tout mot pensant : denkende Wort ] qui s’adresse à l’être 
{das dem Sein % ugesprochen wird). Pourtant ce qui est risqué ici n’est 
pas quelque chose d’impossible; car l’être parle partout et toujours 
au travers de toute langue. ” 

Telle est la question : l’alliance de la parole et de l’être dans le 
mot unique, dans le nom enfin propre. Telle est la question qui 
s’inscrit dans l’affirmation jouée de la différance. Elle porte (sur) 
chacun des membres de cette phrase : “ L’être / parle / partout 
et toujours / à travers/toute/langue /. 

Jacques Derrida. 


ÉCRITURE ET RÉVOLUTION 


ENTRETIEN DE JACQUES HENRIC AVEC PHILIPPE SOLLERS 


Non imparfait, non déchu, l'homme n'est 
plus le grand mystère. 

Isidore Ducasse, Poésies. 

i. La notion “ d’auteur ” vous étant particulièrement sus- 
pecte, je vais, si vous le voulez bien, m’adresser d’entrée, non 
au romancier ou a 1 essayiste Philippe Sollers qui vient de 
signer deux livres, mais à l’un des rédacteurs plus volontaire- 
ment^ et nécessairement anonyme du groupe Tel Quel. Disons 
que j interroge le scripteur (le mot présente un aspect rébarba- 
tivement technique, mais il a le mérite de couper court à 
l’éloquence néo-romantique qui divinise l’écrivain, en fait 
un créateur) dont l’écriture ne se veut que l’un des tracés de ce 
vaste et ininterrompu dialogue constitué par une écriture 
dite plurielle. 

Tel Quel, vous en conviendrez aisément, est depuis ces derniers 
temps l’objet d’une contestation massive. Quelle en est la 
raison ? Refus de ce que vos contempteurs appellent un 
jargon ? Ou inquiétude devant ce qui, dans votre travail, 
tend à s’inscrire dans une perspective marxiste puisqu’il 
semble, a vous lire depuis un certain nombre de numéros 
de la revue, que la référence au matérialisme dialectique soit 
des plus insistantes ? 

Ici Quel a toujours été attaqué. Cependant, pour comprendre la 
\ iolence depuis quelque temps redoublée de ces attaques, il faut 
.il 1er directement au fait suivant : la revue est en plein fonctionne- 
ment, non seulement matériel — augmentation du tirage, influence 
« r< lissante (surtout à l’étranger, puisqu’une édition italienne 
I » irait ces jours-ci) — mais surtout théorique, à l’intérieur d’un 
< leveloppement de plus en plus serré de sa réflexion. Vous savez 
«li quelle idéologie profondément réactionnaire, décadente et